Que se passe-t-il dans la tête des belles-mères ?

Pluie de love sur les marâtres

Belle-doche
4 min ⋅ 20/11/2025

Hello hello !

Oui je débarque dans vos boites mail un jeudi, j’espère que ça ne vous perturbe pas trop.

Quand j’ai lancé Belle-doche, je n’avais qu’une obsession : permettre aux belles-mères de donner leur version de l’histoire. Écouter celles qui se plient, qui se contorsionnent, qui s’adaptent à une vie créée avant elles. Donner la parole à celles qui sont le plus souvent la variable d’ajustement et qui ne sont pas toujours considérées au quotidien alors que toutes celles que je croise mériteraient une médaille (et des fleurs toutes les semaines et des massages réguliers et des petits déjs au lit chaque dimanche, mais ce n’est que mon avis).

Belle-doche répondait à un besoin que j’avais, moi, en premier lieu - c’est souvent comme ça - de pouvoir dire ma vérité, mais aussi à une envie de faire communauté, de me sentir moins seule dans ce rôle que j’étais alors, parmi mes copines, la seule à endosser. Je crois qu’en 3 ans, c’est ce qu’on a réussi à créer par ici. Je ne compte plus le nombre de mails qui me filent la chiale et les mises en relation effectuées entre des belles-doches qui se reconnaissent et qui ont envie de s’entraider.

Quant au fait de découvrir ce qui se passe dans la tête des marâtres, je crois que j’ai désormais un bon échantillon de toutes les tempêtes qui se cachent sous nos franges rideau (ça marche aussi si vous avez le front nu ou le crâne rasé, pas de favoritisme ici). Mais un frisson de joie m’a parcouru l’échine quand j’ai découvert, la semaine dernière, un livre qui semblait tout spécialement fait pour moi. Pour vous aussi, je crois. C’est le premier que j’ai saisi, à l’aveugle, dans une vaste bibliothèque et je ne pouvais pas mieux tomber. C’est un livre qui donne la parole à la Reine de Blanche-Neige qui raconte tout ce qu’elle a ressenti pour le Roi et sa fille et comment et pourquoi ça a tourné au vinaigre. Une sorte de plaidoyer qu’elle livre à ses co-détenues juste avant d’affronter le procès qui lui est intenté et dans lequel les frères Grimm lui mettent une grosse charge. C’est bien troussé, comme dirait une future version de moi-même, et ça se lit d’une traite.

Je pense que de nombreuses belles-doches se retrouveront dans le récit des débuts : le Roi était fou de la Reine, qui était folle du Roi et qui a tout de suite passé beaucoup de temps avec la fille de ce dernier parce qu’elle avait à coeur de la choyer et de la câliner… La suite on la connait mais sa version à elle, féministe et franche à souhait, nous éclaire sur les dynamiques de couple qui partent en vrille et les dynamiques familiales qui en pâtissent.

Tout ça pour dire qu’il n’y aura pas de témoignage de vraie belle-doche cette semaine parce que j’ai envie de vous livrer quelques extraits de celui de la méchante Reine vraiment pas si méchante.

PS : En parlant de témoignage, ça fait bien longtemps que je n’ai pas lancé un appel à témoigner, or il y a pas mal de nouvelles par ici. Alors déjà, bienvenue à toutes et à tous ! Ensuite, si témoigner vous intéresse, n’hésitez pas à remplir ce très très court questionnaire (moins d’1 minute mais ça me permet de centraliser vos réponses et de ne pas perdre de mails en route).

Merci et bonne mini-lecture, on se retrouve la semaine prochaine pour un témoignage d’une belle-doche en chair et en os !


La belle-mère de Blanche-Neige d’Isabelle Siac, publié aux éditions Reconnaissance.

“ Je le savais quand je l’ai épousé : il faudrait faire avec sa fille. Ça ne me faisait pas peur, puisque je l’aimais. Et puis elle était si mignonne. J’étais d’une telle naïveté.”

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“ J’étais pleine de magnanimité pour la si jolie petite fille léguée par ma prédécesseuse - ou sseure ? ras-le-bol de ces mots sans nous. J’avais insisté auprès du Roi, qui s’en fichait bien alors, pour qu’elle nous accompagne à l’église : puisqu’il m’appartenait, je pouvais bien faire avec cette petite née d’une autre que moi. Jusque là, elle n’avait été que le pénible rappel de la première reine, l’incarnation encombrante que je venais après. Mais à partir du moment où je devenais LA reine, elle n’était plus que Blanche-Neige. Ma sollicitude envers elle n’eut plus de limite, au point que le prêtre dut calmer mes ardeurs à vouloir qu’elle m’accompagne jusqu’au l’autel.”

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“ Ce soir-là, j’ai embrassé Blanche-Neige, et on s’est fait notre câlin rituel. Mais pour la première fois, je n’ai pas été spontanée. J’ai ressenti une espèce de distance - vous allez me trouver bizarre -, non pas entre elle et moi mais entre moi et moi. Un truc à l’intérieur, comme un dédoublement. D’un côté je faisais les mêmes gestes que d’habitude avec la même petite fille que d’habitude ; de l’autre je m’écartais de cet embryon de femme soudain étrangère. Que son corps se rapproche physiquement du mien ne me la rendait pas, elle, plus proche. Au contraire. En devenant pareilles nous devenions différentes.”

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“ Le Roi s’occupait beaucoup moins de sa fille que de moi. Je peux même dire qu’il la négligeait, au point que je devais par exemple lui rappeler chaque année sa date d’anniversaire - et le cadeau à prévoir avec. Pourtant, quelque chose de viscéral le liait à Blanche-Neige, et à travers elle la femme qu’il avait aimée avant moi. Une chose sur laquelle je n’aurais jamais de prise car ce trio m’avait préexisté, son fantôme survivait à ma présence et rien ne le remplaçait. Cette femme que le Roi avait toujours connue avait grandi dans le ventre d’une autre, qu’il avait pénétrée, fécondée, tandis que je restais stérile.”

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“ Je voulais pour Blanche-neige une enfance sans menace. Je la protégeais de tout : des méchancetés de la Cour, de mes velléités de la prendre pur ma fille (qui me démangeaient pourtant), et des colères du Roi, quand elle avait fait une bêtise de petite fille ou ne s’était pas montrée à la hauteur de ses exigences - de tenue, d’élégance, de discrétion, d’esprit… vous voyez le genre. À force que je m’interpose, il avait fini par lâcher son éducation - qui ne s’exerçait qu’en négatif. Mais ce qui me contentait d’un côté a fini par causer ma perte de l’autre car je n’étais plus toute à lui - trop occupée à Blanche-Neige.”

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“ Dans un sursaut de lucidité, j’ai compris où se situait mon devoir vis-à-vis de ma belle-fille. Je n’ai pas été guidée par le Bien mais par l’amour, une sorte d’amour de mère, pourtant sans enfant. Un amour qui m’était venu avec le temps, et supplantait d’un coup mon amour d’épouse, usé jusqu’à la corde. La désolation de mon mariage consommée, je n’espérais plus ramener le Roi dans le droit chemin de mon lit, mais je pouvais au moins sauver Blanche-Neige de sa corruption.”

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“… je suis devenue une femme responsable, contrairement à la version des Grimm, mandatés par la Justice du Roi pour démontrer qu’une quadragénaire ne peut vouloir que du mal à une fraîcheur - ce sont les hommes qui veulent du mal aux fraîcheurs. J’ai cessé de me demander si c’était moi ou elle qui n’était pas gentille, et j’ai enfin compris que résumer une jeune femme à sa beauté revenait à la clouer sur une croix comme un papillon sur une planche. J’ai compris qu’en me clouant moi-même à cette croix, je m’étais interdit d’exister.”

À la semaine prochaine !!

Belle-doche

Par Anaïs Richardin

J'ai 37 ans, je suis autrice et journaliste et depuis quelques années, j’ai mis un pied dans la fiction. Roman, scénario, podcast, newsletter... j'explore différents sujets et des formes diverses pour raconter des histoires, vraies et un peu moins vraies, avec cette envie nichée au creux d'ouvrir, chez les autres, des petites fenêtres restées closes.

Je vis avec un ado que je n’ai pas mis au monde et j’ai eu envie, en 2022, de tendre l'oreille et mon micro à toutes ces femmes qui vivent, elles aussi, avec les enfants des autres et auxquelles je donne la parole dans "Belle-doche".

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