Julia "J'apprécie le fils de mon mec mais ce n’est pas ma place de l’aimer"

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Belle-doche
8 min ⋅ 01/03/2023

Qu’est-ce qui fait une belle-mère ? Je me suis posé la question de nombreuses fois. Julia, dont vous découvrirez l’interview ci-dessous me l’a également demandé il y a quelques mois. Pour moi, la réponse était claire : à partir du moment où on est en couple avec une personne qui a un ou des enfants, on est belle-doche, même si on ne vit pas sous le même toit. Elle m’a répondu qu’elle ne se sentait pas belle-mère parce qu’elle vit loin de son amoureux, qu’ils ont chacun un enfant et qu’elle ne s’occupe pas de celui de son mec. Je me suis dit que ce serait intéressant d’échanger sur nos visions de la belle-maternité et qu’elle me raconte sa situation de maman et femme en couple avec un homme qui a un enfant.

Puis on a fait l’interview et j’ai réalisé qu’en fait, c’est elle qui avait raison, que s’ils ne vivent pas ensemble et que la belle-doche ne voit jamais son bel-enfant, ce n’est pas une belle-doche (attendez, il y a encore un rebondissement insoutenable). Mais d’autres ne voient pas ça comme ça. Sur les réseaux sociaux, je vois fleurir des comptes de femmes en couple depuis deux semaines avec un mec qui est père. Elles y partagent leur quotidien et questionnements de belle-daronne. Je ne vais pas vous le cacher, ma réaction initiale a été de dire “meuf, c’est ta situation depuis deux semaines, calme-toi” (déjà demander de se calmer à une femme ce n’est JAMAIS une bonne option), comme s’il fallait qu’elles acquièrent de l’expérience, qu’elles fassent leurs preuves avant de pouvoir s’arroger le titre et la couronne. C’était une réaction complètement idiote car c’est justement dans les premiers mois de rencontre des enfants et d’apprivoisement de la situation globale qu’on a probablement le plus besoin d’aide et de soutien. La réalité est souvent bien plus dure que ce que l’on s’imaginait et le besoin de parler de cette dissonance est immense. Je ne sais toujours pas ce qui fait une belle-doche et je ne suis personne pour dire à Julia “ben si ma cocotte, t’as les deux pieds dedans”, tout comme je ne suis personne pour dire à ces femmes qui se sentent belles-mères avant même d’avoir rencontré Clara et Capucin qu’elles ne pourront se considérer belles-mères qu’après avoir répété 817 fois à leurs beaux-enfants d’aller se brosser les dents. 

Déjà parce qu’être belle-mère ne se gagne pas comme totem d’immunité après une épreuve de Koh-Lanta et parce qu’être belle-doche, et c’est l’ambition de cette newsletter, est surtout une réalité qui s’éprouve de mille manières différentes, ce n’est pas juste une étiquette que d’autres peuvent coudre à l’intérieur de vos t-shirts pour vous. Alors oui, Julia ne vit pas avec l’enfant de son mec, elle-même ne se considère pas tout à fait comme une belle-mère, mais je pense que ses questionnements et son approche peuvent en aider plus d’unes à déculpabiliser. J’espère que ce témoignage d’une belle-mère-pas-belle-mère-on-sen-fout vous apportera un autre éclairage sur les premiers mois en belle-daronnie.

Julia a 36 ans, elle est maman d’un petit garçon de 6 ans et est en couple depuis un an avec un homme, père d’un garçon du même âge. Elle nous raconte son rapport à cet enfant et à la belle-maternité.

Julia, comment es-tu devenue belle-daronne ?

Je suis maman d’un petit garçon qui a 6 ans. Après mon divorce, je me suis mise sur Tinder et je suis tombée sur le profil d’un papa en garde alternée. Je me suis dis “c’est cool” parce que pour moi, c’est un énorme red flag que les mecs n’aient pas la garde de leurs enfants ou qu’ils les prennent qu’un week-end sur deux, ce n’est pas le genre de mec qui m’intéresse. Il a un fils qui a le même âge que mon fils, donc dès le départ on a discuté du rythme de garde alternée pour savoir si on était compatibles. Il fallait qu’on ait du temps libre en commun, et ça tombait bien, on avait un week-end sur deux en commun !

Comment s’est organisée la rencontre de vos enfants mutuels ? 

Si je vois quelqu’un, ma règle avant qu’il rencontre mon fils, c’est 6 mois de relation et là on a fait 7 mois. Mon ex, de son côté, a rencontré une femme et l’a présentée à mon fils au bout de 10 jours, j’avoue, j’ai eu un peu les boules. On ne sait pas d’où elle vient, on ne sait pas qui c’est et je me dis que si ça ne fonctionne pas ça va être dur pour notre fils. Mon mec, lui, a vu mon fils plusieurs fois, on a présenté les enfants entre eux, ça s’est très bien passé. Mais quand c’est devenu vraiment concret je me suis dit que ça faisait beaucoup de choses quand même. Je me rends compte aussi que je favorise toujours mon fils, même si mon beau-fils est adorable, mon fils passe avant. Et le fils de mon mec est beaucoup plus autonome que le mien mais ils n’ont pas les mêmes centres d’intérêt. Son fils veut faire des dictées toute la journée, par exemple, et moi ça ne me passionne pas vraiment. On a donc chacun nos codes avec nos enfants. C’est sûrement normal, mais on prend chacun notre enfant comme la norme. 

“Dans la belle maternité comme dans la maternité au départ, tu te dis que ça va être bisounours land. Mais, après, tu peux déchanter

Est-ce que vous vivez ensemble ? 

On habite loin l’un de l’autre et je ne veux plus du tout vivre avec quelqu’un. On essaye d’être un maximum en amoureux, on ne veut pas imposer notre relation aux enfants. Ils n’ont pas demandé à être ballotés là-dedans, on se voit donc du jeudi au dimanche un week-end sur deux. Là, le sujet est ouvert pour organiser un week-end par mois tous ensemble. On est vraiment tous les deux dans un truc où on ne veut pas que notre relation soit le centre de notre monde, on veut continuer à avoir nos vies et on ne veut pas avoir à tout arrêter l’un pour l’autre. Ensuite,  on ne peut pas déménager parce qu’on a tous les deux des enfants en garde alternée. 

De toute façon, je n’ai pas envie de la fusion amoureusement donc encore moins familialement. Peut-être que ça va me tomber dessus, qu'en fait ce ne sera pas si distant, mais je me dis que ce n’est pas la place de mon mec d’aimer mon fils. Du coup, je me dis que l’enfant de mon mec n’a pas besoin qu’on l’aime. Je l’apprécie, il est mignon, il est cool mais ce n’est pas ma place de l’aimer. Les  belles-mères qui disent aimer les enfants avant de les avoir rencontrés, je ne les comprends pas. C’est hyper naïf, un enfant reste une personne. J’ai envie  de leur dire “attends de voir un peu !”. Quand t’es enceinte, tu te dis que ça va être merveilleux, mais non en face de toi c’est une personne à part entière qui a ses propres besoins. Dans la belle-maternité comme dans la maternité au départ, tu te dis que ça va être bisounours land. Mais, après, tu peux déchanter.

collage original : Anaïs Richardincollage original : Anaïs Richardin

Comment t’es-tu projetée dans le fait d’entrer dans la vie d’un homme qui a un enfant ? 

Les meufs rentrent dans la vie d’un mec et ça me choquait qu’elles ne se posent pas de question, avant de me rendre compte que je vis la même chose (rires). Je n’avais pas vraiment réalisé ce que ça ferait, en fait. J’étais capable de le voir pour mon fils mais moins pour l’autre. Je sais que mon fils s’attache fort donc je savais qu’il allait kiffer mon mec mais peut-être un peu trop et c’est pour ça que j’ai traîné à les présenter. 

On a parlé très tôt dans notre relation du rôle que j’aurais à jouer et on s’est mis d’accord sur le fait  qu’on n’aurait aucune place dans l’éducation de l’enfant de l’autre. Avant, mon mec était avec quelqu’un avec qui il a passé le confinement et c’était plus une colocation, il n’attendait pas d’elle qu’elle prenne la moindre part et ne lui laissait d’ailleurs aucune place. Donc nous, on connaît nos enfants, on joue ensemble, mais c’est tout. C’est quelque chose dont on a beaucoup discuté en amont pour être raccord. J’ai d’ailleurs l’impression que l’on se pose vraiment la question de l’investissement pour les femmes mais beaucoup moins pour les hommes mais la réponse est la même : non ce n’est pas ton gosse ! 

“J’ai l’impression que les personnes qui n’ont pas d’enfant se font plus un monde de la mère de l’enfant”

Ton fils a une belle-mère, quelle place a-t-elle dans sa vie ?

Je trouve que le terme n’est pas cool, avant je disais “l’amoureuse de papa”, maintenant je dis son prénom. Et je sais comment elle s’appelle parce que mon fils me l’a dit, puisqu’avec son père on n’en discute pas. ll m’a juste dit “j’ai rencontré quelqu’un et elle vient de rencontrer notre fils”, je ne la connais pas, je sais ce qu’elle fait dans la vie et c’est tout. Quand je vais déposer mon fils chez mon ex, je reste sur le palier parce qu’elle ne veut pas me voir. On dirait qu’elle a peur de moi, mais elle se monte un truc. J’ai l’impression que les personnes qui n’ont pas d’enfant se font plus un monde de la mère de l’enfant. Moi, la mère du fils de mon mec, je n’ai aucun problème avec. Il y a sûrement quelque chose de l’ordre de “il l’a aimée plus que moi, il lui a fait un enfant”. Mon mec et son ex s’envoient des messages tous les soirs pour faire un bilan de la journée, mais je m’en fous complètement. Comme je ne ressens plus rien pour mon ex, j’arrive à comprendre qu’on ne ressente plus rien pour une personne avec laquelle on a  eu un enfant. 

Aussi, je me suis posé la question en tant que maman, et je crois que quitte à ce qu’il y ait quelqu’un dans la vie de mon fils, j’aime autant que ce soit quelqu’un qui ne veut pas d’enfant plutôt qu’une personne qui en veut un et qui va tout reporter sur mon fils. Ça m'angoisse moins. De toute façon, si elle en veut ça va être plus compliqué parce qu’il a fait une vasectomie ! Si elle en voulait et que dans sa tête elle y renonce à cause de mon ex, je vois bien en quoi mon fils pourrait faire l’objet d’un joli petit transfert. 

“Dans un premier temps, je me disais c’est mes valeurs qui priment parce que je suis la maman mais si les valeurs de la maman sont nauséabondes, c’est une autre histoire”

Te sens-tu mal à l’aise vis-à-vis de la compagne de ton ex ? 

Non, mais il y a une personne dans la vie de mon fils que je n’ai pas choisie et sur laquelle je n’ai rien à dire. J’ai essayé d’avoir une discussion avec mon ex sur la place que nos  conjoints prennent dans nos vies : pour lui il n’y a même pas de discussion, je n’ai pas mon mot à dire. Je ne veux pas savoir comment ça se passe chez eux. Ceci dit, j’ai envie de la rencontrer, c’est comme une nounou, tu ne l'engages pas sans l’avoir interviewée, mais j’ai peur parce qu’ils ont construit cette image de moi comme si j’étais Cruella ! Après, ça me saoule d’entendre parler d’elle alors que je ne la connais pas. Mon fils me raconte des choses, comme cette anecdote où elle a vidé le frigo et tout jeté pour pas qu’ils soient malades à cause des dates de péremption. Je lui ai dit “Wow, papa n’a pas besoin de ça”. Ce qui m’énerve c’est que je ne veux pas donner à mon fils l’image de quelqu’un qui a besoin que l’on gère sa vie. Elle n’est pas là pour sauver mon ex d’un marasme imaginaire. C’est aussi ça que je ne veux pas, que mon fils grandisse en se disant que les hommes ne sont pas capables de gérer leur frigo. Dans un premier temps, je me disais que mes valeurs devaient toujours primer parce que je suis la maman mais si les valeurs de la maman sont nauséabondes, c’est une autre histoire (rires).

Est-ce que le fait d’être maman change la donne quand on est aussi belle-daronne ? 

À certains  niveaux, oui.  Quand mon  mec m’a dit que son ex voulait me voir, je me suis plus positionnée en tant que maman qu’en tant que belle-mère. Je me suis mise à sa place, et je pense que c’est une empathie différente. Sinon je me serais peut-être dit que c’était notre semaine et que je n’avais pas du tout envie de faire ce que son ex demandait.

Te renseignes-tu sur la belle maternité comme tu as pu éventuellement te renseigner sur la maternité ? 

C’est très différent parce que j’ai vécu la maternité à travers le regard de mes copines alors que là j’étais la seule dans ce cas-là au début. Pour la maternité, il y a un truc un peu tabou de l’accouchement et de l’horreur que c’est, on doit dire que c’est super alors que tu pourrais décider autre chose. La belle-maternité je m’y intéresse parce que j’ai envie de savoir comment ça se passe ailleurs mais encore une fois je ne me pose pas des tonnes de questions. Par exemple, si mon mec me parle d’un truc, je lui demande s’il veut mon avis. Il me dit oui ou non, c’est son fils et je sais qu’il s’en occupe très bien. 

Un dernier conseil à partager avec d’autres belles-mères ? 

Je suis dans la situation et je ne sais pas comment faire, donc je serais bien gonflée de dire quoi que ce soit. Pour moi il faut prendre son temps, c’est ça le truc, il n’y a pas d’urgence, tu peux rencontrer les enfants au bout de mois, d’années, mais il faut construire ta relation amoureuse avant. Quand tu jettes les enfants dans ton histoire, ça rebat vachement les cartes parce que tu vois un autre aspect de ton conjoint, encore plus si tu n’as pas d’enfant parce que tu ne te rends pas compte de la place qu’un enfant prend. La relation à laquelle tu étais habituée va changer, tu as intérêt à savoir avant qui est la personne avec qui tu es et le temps permet d’amener des sujets et des questions que tu ne te poses peut-être pas au tout début. Il va peut-être faire des choses que tu n’approuves pas mais ce n’est pas ton gosse et tu n’as rien à dire. 

Merci d’avoir lu jusqu’ici 🙏🏼

collage numérique : Anaïs Richardincollage numérique : Anaïs Richardin

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Belle-doche

Par Anaïs Richardin

J'ai 37 ans, je suis autrice et journaliste et depuis quelques années, j’ai mis un pied dans la fiction. Roman, scénario, podcast, newsletter... j'explore différents sujets et des formes diverses pour raconter des histoires, vraies et un peu moins vraies, avec cette envie nichée au creux d'ouvrir, chez les autres, des petites fenêtres restées closes.

Je vis avec un ado que je n’ai pas mis au monde et j’ai eu envie, en 2022, de tendre l'oreille et mon micro à toutes ces femmes qui vivent, elles aussi, avec les enfants des autres et auxquelles je donne la parole dans "Belle-doche".

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